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Au volant de sa voiture, Sébastien rentrait chez lui. Ses huit heures de boulot étaient finies. Le ciel s'assombrissait doucement.
Les objets disparurent.
Sébastien ne perçut plus qu'une couleur indéfinissable, une teinte neutre. Il la regarda. Les sons, les odeurs n'étaient plus.
Cette couleur indistincte disparut. Le noir apparut. L'homme baigna dans une lumière noire, brillante comme une laque. Rien ne fut, que cette harmonie noire.
Seule la conscience de l'homme baignait dans cette lumière noire.
Trois volutes blanches apparurent. Parallèles, elles crûrent. Trois blanches esquisses s'étaient formées. Ce furent, vues de dos, trois silhouettes chinoises. Trois vêtures antiques ou médiévales flottaient, blanches, dans l'obscurité lumineuse. On distinguait têtes, troncs & jambes, du moins les cuisses ; il ne voyait pas leurs pieds.
Les esquisses se colorèrent. Chacune eut une couleur propre.
Rouge, doré, vert, les personnages flottèrent côte à côte, sans se toucher. Rouge, dorée, verte, les trois images vues de dos flottaient, nettes, dans le noir. Elles pivotèrent ensemble sans un son. Elles s'étaient tournées de face. Il vit trois notables de la Chine ancienne. Eux n'exprimaient rien. Nul émoi, nul sentiment, nulle hostilité, nulle bienveillance n'émanaient d'eux. Ils étaient. Rouge, doré, vert, ils se manifestaient de face. Ce n'étaient pas de grandes silhouettes, mais trois points d'être dans le silence lumineux & noir. Ils pivotèrent. Ils furent vus de dos. Ils blanchirent. Trois volutes blanches apparurent. Trois volutes se défirent, s'estompaient. Elles disparurent. Seule demeura la laque noire. Elle cessa. La teinte neutre, indistincte, parut. Elle disparut.
Sébastien vit ses mains sur le volant. Il vit la fine pluie sur le pare-brise. Il sentit les cendres, il entendit ronronner l'auto sur les pavés du Nord qui s'étiraient sur la plaine. Il ne sut jamais comment il avait conduit. Il resta émerveillé. Il nommerait cette rencontre : « la vision laquée ».
Puis il se sentirait malheureux. Il voudrait revivre cette rencontre. La lumière noire, vide, lui manquait. Elle lui était apparue, il voulut s'y fondre. Elle ne revint jamais. Il traversait le quotidien, l'existence banale. La merveille ne revint jamais. Il enquêta, mais... où joindre une Vision ? Ce fut une rencontre unique. Il comprit.
Il sut que le minerai d'or ne se glane pas dans un godet de pelleteuse. Il sut que si cette rencontre extraordinaire s'était renouvelée, elle n'aurait plus été extraordinaire. Mais un feu lancinant l'avait touché. La raison ne le consolait point.
Une nuit il revint du stade, l'équipe de Valenciennes avait gagné, il débordait de joie ! Ses camarades & lui festoyèrent dans un pub. On causa ballon rond, plaies & bosses. Les rires carillonnaient. Ils s'en furent, quelques fidèles soupèrent chez lui. Cannettes, volutes de tabac, les langues glissèrent vers la chevalerie. Sébastien regarda ses potes & leur dit, souriant :
« Je sais que le Saint Graal existe, et je le trouverai ! » Il savoura sa Kronembourg. Invisibles, les Immortels souriaient.
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Un voyageur dormit à la belle étoile. Au matin parurent les vergers froids. Brumes, rosées, pêchers parés de pierreries. À terre brillaient les pêches. L'homme tremblait, la froidure lui tenait le corps ; il avait faim. Il glana une pêche. Sa main froide toucha le duvet froid. Il prit l'amour, une pêche rose aux rougeurs caressées d'étoiles ; il huma, mordit.
Ils s'ouvrirent ! Le Paradis les baisa. Les sucs & les jus du verger bondirent sur la langue, dans la gorge, la poitrine. Le bouquet de la pêche inondait les narines, il enivrait. La pulpe se déchirait en fleurs & soleils de glace. Il tressaillit, yeux clos, le cou cambré, bouche bée à l'alme source. Son souffle se suspendit ; puis ses poumons s'épanouirent. Le nez frissonnait, les incisives fendaient le fruit, toute la bouche embaumait ; les dents se retirèrent, la langue se lova sur l'ovale, & très lentement palpitante, l'étreignit contre le palais, où elle l'ensaliva. Comme elle le dépulpait, le suçant, le noyau parut durcir. Il le sortit, le rendit à l'herbe albâtre, le mouron blanc ; ses mains passèrent sur la douce toison ruisselante puis il appuya sur ses yeux, ses tempes, ses mains trempées.
L'homme s'extasiait. Son haleine fleurait. Il luisait. En une pêche rose & glacée, la vie avait jailli vers lui. Il était comblé. Il n'avait jamais reçu cela. Jamais encore la Terre ne lui avait donné la vie en un fruit.
Il ramassa une pêche. Cristalline, elle nourrit sa bouche affamée. Il se plut à la manger. Il avait faim ! Pourtant, cette pêche fut différente. Il la mangea par simple faim. Il jeta vite le noyau, prit une troisième pêche & la mangea. Alors, il sentit poindre la déception. Certes, il lui fallait manger ; mais cette troisième pêche, si parfumée, si capiteuse, le dégoûtait presque. À la première pêche, il jouit ; la vie était venue vers la vie : il fut nourri corps & âme. À la seconde, il se plut, mais le Paradis n'était plus. Il avait mangé avec appétit : il se rassasia. À la troisième, il se sentit gavé. En trois fruits il était passé d'un indicible bonheur à une routine. Cependant la première joie, si forte, le tirait vers l'avant. Il ne tremblait plus. Il chemina, revigoré.
Une camionnette s'arrêta. Deux hommes l'accueillirent. « Vous avez dormi dehors ? » - « Oui, j'ai dormi dehors. Je cherche du travail. »
Ils avaient vu les brins d'herbe ou de paille. Quand ils surent qu'il avait couché dehors & qu'il voulait travailler, ils se turent ; ils furent solidaires du voyageur ; sans un mot, ils le soutenaient ; le chemineau perçut ce silence d'homme.
- « Au revoir, & merci !» «Au revoir, bon courage.» -«Merci.»
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Cette année l'Administration me remit un formulaire.
«Sous réserve d'une étude plus approfondie de [ma] situation par la Direction des Ressources Humaines, [j'étais] susceptible de faire valoir [mes] droits à la retraite dans les trois prochaines années.»
Je devais lui préciser mon souhait : partir en pré-retraite, partir à l″âge de la retraite, ou travailler jusqu'à 65 ans & au-delà. J'optai pour ce dernier choix & précisai :
«Mon fils a vingt ans à ce jour. Il passe son baccalauréat sur Angers. Je ne puis déterminer la date de son entrée dans la vie active. Mon traitement actuel me permet de remplir mes devoirs familiaux, mais la retraite me l'interdira. Par ailleurs, il demeure chez ses grands-parents, qui sont vieux. Rester actif m'est une nécessité pour résoudre une situation grave (maladie, mort). C'est pourquoi je demande mon maintien dans la vie active au-delà de 65 ans.»
À ce moment, il en était ainsi. La retraite m'acculerait à la pauvreté. Je ne pourrais rien pour les miens en cas de coup dur. Bien qu'aimant m'appliquer, je n'ai pas la folie du travail. Les occasions d'épanouissement, même désargenté, ne me manqueraient jamais. J'ai des rêves en réserve : apprendre le russe, apprendre le grec ancien, visiter l'Ossétie, l'Abkhazie, la Russie ; découvrir Samothrace ; voir Vladivostok & mourir.. & puis non, tout compte fait, ne pas mourir : je veux revoir Toulouse-Lautrec, revoir sa Jeanne Avril dansant dont la vue me gifla : car elle dansait d'une danse légère de toute la détresse humaine ; & je voudrais... Bref, je ne suis pas fait pour être retraité. Battre en retraite, ce n'est pas mon style. Pourtant, s'il y avait une place à laisser aux jeunes, je la laisserais volontiers ! Quelle place?
En fin d'été vinrent mon fils, son amie, & la mère de cette amie. Nous allâmes au restaurant L'Espérance, sur le port de Dieppe. La cuisine y est délectable. Mon gars prit un bœuf normand ; nous autres commandâmes des moules. Kir, cidre, vin rosé se marièrent aux plats – heureux mariage ! Tout en mangeant, nous causâmes emploi. & les jeunes dirent : «Mon stage? Refusé. Je n'ai pas la bonne couleur. La retraite?» «Nous n'aurons jamais la retraite.» «Quand nous aurons enfin du travail nous travaillerons toute vie puis on nous mettra au cimetière.» «À 80 ans nous serons encore à nous crever.»
Nous aurions pu manger, insouciants, nos marmites de moules. Nous les appréciions. Le bœuf était généreux, exquis. Mais l'ombre pesait. Un soupeur solitaire nous écoutait. J'étais attristé : voilà où en sont nos enfants à vingt ans. La jeunesse devrait galoper sur un océan étincelant, mais on la borne à un lac de merde.
La jeune femme s'était déplacée d'Anjou en Normandie pour un entretien d'embauche ; mais l'agence retint juste qu'elle n'était «pas assez expérimentée pour ce travail». Elle s'en retournait donc les mains vides. Elle se relèverait à cinq heures du matin lundi pour reprendre ses trois-huit.
Je ne souhaite pas la guerre ; elle & moi sommes nés ensemble & je porte sa marque, à l'intérieur. J'aime l'harmonie ; mais ne vois pas d'autre issue que la guerre. Des cinglés ont violé notre jeunesse. Satan mène le bal? En paix ou en guerre, il s'épanouit dans la discorde. Il a été jusqu'à inventer le Paradis dans un monde qui ne fut jamais un paradis & n'en sera jamais un. Avec ou sans emploi nos jeunes sont saignés. Alors, que le sang coule? C'est la solution? Un Suisse, Fritz Zorn, écrivit : «Si Dieu n'existait pas il faudrait l'inventer, ne serait-ce que pour lui casser la gueule.»
L'ombre pesait. Mais nous fîmes un bon repas. Ensemble nous étions heureux. Nous nous promenâmes sur le port. Le vent soufflait si fort que les poubelles roulaient. Les vagues piaffaient contre la jetée comme un galop de pur sang.

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Le moribond barbu clabote sur sa couche. Il tousse, il crache, il rauque, il halète en sueur. Il souffre trop pour craindre & ses proches ont peur : leur tour leur pend aux yeux comme un ruban tue-mouche.
Lui geint ; il glace, il courbe, il ploie, il tremble, il mouche, il plombe, il sombre, il fronce, il rompt, il s'offre, il meurt. La famille affligée baigne dans une odeur de camembert au lait cru moulé à la louche.
Que lègue ce brave homme ?.. Un boulon ? - Qu'en sait-on ? L'infirmière surgit, pointant ses gros tétons. L'enfant soutient le dos du père & lui mitraille :
mes sous, Papa ! - « Mon fils, je ne peux plus vomir, hou ! » — «Il est mort?» — «Son pouls a sombré au Nadir ; mais tudieu ce qu'il pue ! Hâtons les funérailles.»

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